11/03/2026
Le design fiction face aux récits catastrophistes : et si on vous redonnait le pouvoir d'agir ?
Vous avez sans doute déjà vécu cette situation : regarder un documentaire sur l’effondrement des écosystèmes, la montée des eaux ou l’extinction des espèces, et rester à la fin avec une impression de vertige avec une question en tête : qu’est-ce que je suis censé faire de tout ça ?
1. Pourquoi les récits catastrophistes paralysent plus qu’ils ne mobilisent
Ce sentiment n’a rien d’anecdotique. La psychologie environnementale parle d’éco-anxiété ou de doom loop : une boucle dans laquelle la prise de conscience du danger ne produit pas d’action, mais de la sidération. Lorsque l’information est très alarmante et qu’aucune issue n’est visible, l’élan peut se bloquer. À force d’entendre que « c’est déjà trop tard », on peut finir par intérioriser que l’action est inutile.
Pourtant, agir repose sur un élément clé : le sentiment d’agentivité, c’est-à-dire la conviction que nos actions, individuelles ou collectives, peuvent avoir un impact. L’OMS souligne d’ailleurs que l’une des réponses les plus efficaces face à l’éco-anxiété est l’engagement collectif : rejoindre des groupes, des projets, des associations. Autrement dit, ce qui combat l’impuissance, c’est l’expérience concrète de pouvoir agir.
Or, beaucoup de récits catastrophistes s’arrêtent à la première partie du message : voilà ce qui arrive. Mais ils laissent souvent dans l’ombre la seconde : voilà ce que nous pourrions faire, voilà les futurs possibles. On se retrouve face à l’ampleur du problème, sans espace pour imaginer la suite.
Il existe pourtant d’autres façons de raconter. En 2015, Cyril Dion et Mélanie Laurent réalisent le film Demain. Plutôt que de montrer uniquement la catastrophe, le documentaire met en lumière des initiatives locales partout dans le monde : agriculture régénératrice, monnaies locales, nouvelles formes d’éducation ou de démocratie. Le film informe sur l’urgence écologique, mais il laisse surtout une impression différente : l’envie d’agir. Ce déplacement du regard, du problème vers les possibles, est précisément ce que le design fiction cherche à provoquer, en transformant cette exploration des futurs en expérience collective et interactive.
2. Aux origines du design fiction : l'empowerment des individus face à l'avenir
Le design fiction est né, au tournant des années 2000, dans les laboratoires de recherche en design et les communautés de science-fiction spéculative. Des penseurs comme Bruce Sterling et Julian Bleecker en ont posé les bases théoriques : une pratique qui utilise des artefacts fictifs ( objets, interfaces, documents) pour provoquer une réflexion critique et collective sur les futurs possibles.
Dans Speculative Everything, Anthony Dunne et Fiona Raby posent une distinction fondamentale : là où le design conventionnel s’adresse au consommateur, le design spéculatif, dont relève le design fiction, s’adresse au citoyen. Il ne s’agit pas de vendre un futur, mais d’en débattre. C’est pourquoi la notion de « futur souhaitable » y est centrale : le design fiction ne cherche pas à prédire ce qui va arriver, mais à ouvrir une question collective : quel futur voulons-nous ? Quel futur refusons-nous ?
Dans certains formats d’atelier, la phase de veille est elle-même participative : on invite les participants à identifier, dans le monde réel, des initiatives qui préfigurent le futur qu’ils souhaitent. Cet ancrage dans des réalités existantes, aussi modestes soient-elles, est essentiel pour que le futur imaginé reste plausible, désirable et appropriable.
Une source d’inspiration précieuse pour cette démarche : le livre Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ? de Rob Hopkins, cofondateur du mouvement des Villes en Transition. L’ouvrage répertorie des initiatives citoyennes à travers le monde qui peuvent être lues comme autant de signaux faibles, des germes de futur déjà à l’œuvre dans le présent.
Le premier levier d’empowerment est littéral : on invite les personnes directement concernées (les parties prenantes d’un projet, les habitants d’un territoire, les usagers d’un service) à concevoir elles-mêmes des scénarios de futur. Ce n’est pas un expert qui imagine à leur place. C’est leur expérience, leur vécu et leurs préoccupations qui alimentent la démarche.
C’est ce qu’a fait le studio Design Friction avec le projet Protopolicy, consacré au « vieillir chez soi ». Des ateliers ont été organisés avec des personnes seniors pour qu’elles choisissent elles-mêmes les sujets qu’elles souhaitaient faire porter devant les élus. Ce fut l’occasion de faire émerger une parole rarement entendue dans l’espace public : celle sur l’euthanasie. Un sujet jugé trop sensible par beaucoup, mais que les premiers concernés voulaient, eux, mettre sur la table.
Le but d’une démarche de design fiction n’est pas de présenter un scénario fini, c’est de le mettre en débat auprès d’un public concerné, et de faire de ce débat un véritable espace de décision. C’est à ce moment que l’empowerment devient concret : les participants ne réagissent plus, ils orientent.
Le projet Les règles de la rue connectée, mené par Design Friction, en est un exemple parlant. Des résidents ont été invités à réfléchir à l’installation d’outils numériques de surveillance dans leur quartier. On leur a présenté différents scénarios et on les a mis en situation de délibérer. L’objectif final : que les participants s’accordent sur des préconisations concrètes adressées aux élus.
Face aux scénarios négatifs, certains fournissent des ressources complémentaires et des pistes d’action réelles en lien avec les enjeux explorés afin de créer un élan de motivation.
C’est ce que fait le studio Superflux avec Mitigation of Shock en 2019. Le dispositif plonge les visiteurs dans un appartement immersif situé en 2050, dans une société confrontée à une grave crise alimentaire. L’expérience est délibérément inconfortable : on y voit ce à quoi ressemble un quotidien contraint, appauvri, réorganisé autour de la survie alimentaire. Mais Superflux ne s’arrête pas là. À l’issue de la visite, les participants sont invités à s’informer sur les réalités actuelles du réchauffement climatique et de la sécurité alimentaire, et à découvrir des leviers d’action concrets à leur échelle.
Ce passage du scénario négatif vers les moyens d’agir est essentiel. Il transforme l’expérience immersive, qui aurait pu rester un simple choc émotionnel, en point de départ pour une réflexion outillée.
Pour en savoir plus sur nos sources et exemples :
École Nationale des Ponts et Chaussées
Bâtiment Coriolis
6-8 avenue Blaise Pascal
Cité Descartes
77420 Champs-sur-Marne
Bureaux au rez-de-chaussée de l’aile Becquerel
Studio au 3ème étage de l’aile Fresnel
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