03/03/2026
Bien sûr, nous exagérons, mais pas tant que ça. Nous allons vous expliquer !
Il y a quelque temps, nous explorions et définissions sur notre page LinkedIn les différents biais auxquels un designer, chef de projet ou concepteur doit faire face lorsqu’il va « sur le terrain », au contact des autres, ou communique au sein de sa propre équipe projet. Mais en réalité, qu’est-ce que ça donne concrètement ? Dans cet article, nous revenons sur l’un des plus connus et des plus redoutés : le biais de l’expert.
Le biais de l’expert est déjà en lui-même une cristallisation de plusieurs biais autour d’un même fléau : l’expertise. Bien que l’expertise et son expert soient bien sûr des richesses de savoir, de connaissances et d’expérience, ils peuvent s’avérer dangereux lorsqu’ils ne sont pas considérés et traités comme tels. Durant l’analyse, l’information doit en effet être « filtrée ».
Quel rapport avec nos amis médecins ? C’est tout simplement la partie « sombre » de ce fameux nœud cérébral qu’est l’expertise et pourtant une partie bien visible grâce à l’univers de la pub qui offre comme toujours de bonnes illustrations bien que rarement de bons exemples. Avant de décomposer les dimensions du biais de l’expert, il est temps de nous expliquer sur le titre !
Vous vous souvenez de notre « scientifique » préféré dans la pub pour une célèbre marque de brosse à dents électrique ? Oui, le fameux exemple de la blouse blanche pour vous faire avaler n’importe quoi (et pas du dentifrice) ! Le biais de l’expert, c’est d’abord un fonctionnement humain : il part du principe, lorsqu’on se met dans la posture du spectateur, que le scientifique a forcément raison. Au-delà du renforcement de l’expertise par l’uniforme (qui fait ici clairement l’Homme), il s’agit de faire tomber nos barrières critiques grâce à la blouse blanche, un nec plus ultra, d’autant plus dans notre culture où la blouse est reine.
La récupération de la crédibilité : le halo toxique de la posture de l'expert sur l'information
Bien avant les brosses à dents, la publicité a souvent habillé des acteurs en experts, et même ̶c̶o̶r̶r̶o̶m̶p̶u̶ recruté de vrais experts pour vanter les mérites et vertus de soins en tout genre. En 2026, nous savons pertinemment que les séminaires au spa, les cadeaux et les perspectives de carrière aident à les convaincre. Ce qui est dommage, c’est qu’on n’offre pas grand chose au consommateur qui achète à prix d’or une crème souvent aux effets douteux et aux essais cliniques peu rigoureux. La blouse sauve des vies, oui, mais peut parfois être préjudiciable à la télé.
Bien que les médecins restent nos grands alliés, c’est la récupération de la crédibilité de leur posture qui pose problème à l’utilisateur car aujourd’hui, elle est partout. Votre chien mange des croquettes « royales » dont la composition laisse à désirer, votre chat respire des particules de litière qui vous atteignent aussi, votre enfant est la cible de milliers de produits qui perturbent son système naturel, et vous-même avez des plaisirs coupables plus ou moins conscients. Quitte à faire « confiance »… pour finalement être le « produit » de la farce. C’est ça le biais de l’expert, et il agit sur vous que vous en soyez conscient ou non !
Assez de négativité : ce chapitre ne faisait qu’illustrer que la posture d’expertise, donnée ou reçue, altère la faculté d’analyse et de critique de l’information dans une mesure importante, et peut parfois même conduire à inverser le jugement (dire que c’est bon alors que non).
L'expert 101 : la tendance à la faisabilité qui tue la créativité
Outre l’image perçue, l’expert a également un biais naturel non négligeable : sa tendance à réfléchir en termes de faisabilité technique ou d’implémentabilité financière, c’est-à-dire à penser davantage aux limites qu’aux possibilités. Ce biais varie selon les domaines d’expertise, mais il faut simplement garder à l’esprit que nous sommes tous des êtres d’habitudes. La plupart d’entre nous avons tendance à penser automatiquement à la suite logique et à censurer une idée qui paraît peu faisable, plutôt qu’à ouvrir la réflexion, diverger sur les leviers d’action possibles et itérer en fonction de la désirabilité.
En dehors de cette propension à la faisabilité, l’expert est parfois touché par le « only one way » : une sorte de conformisme qui bride la créativité et génère des idées qui ressemblent trop au protocole, sans s’éloigner des sentiers battus. Il y a peu, lors d’une conférence sur la suite d’un projet de design paramilitaire, un intervenant racontait à quel point ils avaient besoin de non-experts pour penser autrement, car « nous avons passé tellement de temps dans le vinaigre que nous avons tous fini par devenir des cornichons ». Masterclass.
L'expert, une partie prenante pas comme les autres
Le plus important, c’est de bien identifier et qualifier l’expert. S’il est un allié précieux et quasi indispensable de la recherche, il ne faut surtout pas le prendre pour l’utilisateur qu’il n’est pas. S’il permet de gagner beaucoup de temps, il ne pourra pas vous donner ce qu’il n’a pas : la multiplicité des systèmes individuels d’une enquête terrain, sauf bien sûr, s’il a déjà fait ce travail lui-même.
S’il n’est pas utilisateur, il peut être un utilisateur trop conscient, ou être au contact des utilisateurs, avec ses propres biais qui en découlent. Sa mémoire reconstituée.
Attention donc à bien distinguer si votre expert est expert du sujet (comme un présentateur de Roland Garros) ou expert de vos utilisateurs (comme un hôte d’accueil). L’un connait les règles et les joueurs, l’autre a l’avantage de côtoyer de nombreux utilisateurs. Filtrez les idées préconçues !
Morale de l'histoire
Comme d’habitude, il vous faudra vous armer de votre esprit critique ainsi que de vos bonnes et mauvaises expériences pour naviguer dans la complexité du terrain et faire face à nos meilleurs amis, les experts ! Attention cependant à ne pas vous laisser manipuler par ceux qui utilisent leur image pour en récolter les fruits.
Aucun expert n’a été maltraité ou blessé pendant la rédaction de cet article. Les propos n’engagent que leur auteur.
Pour approfondir
Le biais de l’expert s’inscrit dans le champ plus large des biais cognitifs, formalisé notamment par Daniel Kahneman (Thinking, Fast and Slow, 2011), qui distingue la pensée rapide et intuitive (propice aux raccourcis mentaux) de la pensée lente et analytique. L’expert tend à automatiser ses jugements au détriment de l’ouverture critique.
La notion de halo effect (effet de halo), introduite par Edward Thorndike dès 1920 et reprise par Kahneman, éclaire le mécanisme de la blouse blanche : une caractéristique perçue positivement (le titre, l’uniforme, le statut) contamine l’évaluation globale d’un individu ou d’un discours, indépendamment de sa véracité.
Le phénomène d’anchoring (biais d’ancrage), également documenté par Tversky & Kahneman (Judgment under Uncertainty, 1974), explique pourquoi l’expert tend à partir de ses acquis comme point de référence fixe, réduisant naturellement le champ des possibles plutôt que d’explorer de nouvelles solutions ce que l’article nomme la « tendance à la faisabilité ».
Le concept de functional fixedness (fixité fonctionnelle), introduit par Karl Duncker (On Problem Solving, 1945), désigne l’incapacité à envisager un objet ou une situation au-delà de son usage conventionnel. Il rejoint directement le « only one way » décrit dans l’article : l’expert, trop familiarisé avec son domaine, peine à sortir des schémas établis.
La notion de curse of knowledge (malédiction de la connaissance), popularisée par Chip et Dan Heath (Made to Stick, 2007), désigne l’incapacité croissante de l’expert à se mettre à la place d’un non-initié. Plus on sait, plus il est difficile d’imaginer ne pas savoir ce qui rend la communication et la co-construction avec les utilisateurs particulièrement périlleuses.
Enfin, la distinction entre expert du sujet et expert des utilisateurs rejoint les fondements de la recherche utilisateur en UX, telle que définie par Don Norman (The Design of Everyday Things, 1988) : connaître un système ne signifie pas connaître ceux qui l’utilisent. C’est précisément le cœur de la démarche centrée utilisateur (user-centered design), qui invite à ne jamais substituer le point de vue de l’expert à celui du terrain.
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